Que voulez vous que je vous dise ?

Une piece collective imaginée et réalisée par Eloise Plantrou, Cathy Perrocheau, Agnès des Ligneris, Rémi Salas, Luncinda Terreyre, Caroline Arnaud, Maxim Funes, Adeline Debatisse, Deborah Gros, et Aline Pénitot, dans le cadre de l’atelier “extended interview” animé par Alessandro Bosetti chez Phonurgia Nova.

“Habituellement, c’est la question que toute personne interviewée vous pose, avant même que vous n’ayez commencé à expliquer ce que vous avez en tête, avant même que vous n’ayez branché votre micro : “Que voulez-vous que je vous dise ?” ; ou “Que voulez-vous de moi ?”
_ Quelle est donc cette chose que nous appelons “interview” ? Nous pensions tous que cela définit ces situations où des questions posées obtiennent des réponses en retour. Mais dès le premier jour de l’atelier, passé à interroger ce socle commun du journalisme et de la radio, cette certitude s’est brouillée, et tout a commencé à ressembler à une question, ou à une possible réponse-à-une-autre-question qui aurait pu être posée. Toute la réalité s’est soudain diffractée en questions et réponses…

Le lendemain, nous avons convié trois personnes en studio : Lancelot, Panisse et Yvette. Nous étions censés les interviewer, mais finalement ce sont eux qui posèrent les questions. Nous ne savons pas comment ni pourquoi, ni exactement quand les rôles se sont inversés. Nous sommes tout à fait sûrs que nous avons passé du temps avec eux, assis dans un studio, leur posant toutes sortes de questions et cependant, après quatre jours de travail fiévreux et délirant sur la matière de ces échanges, nous les retrouvons nous interrogeant. Ils nous questionnent sans relâche, semblent vouloir tout savoir à notre propos : qui nous sommes et ce que nous faisons. Ils s’intéressent à notre sort. Ils sont curieux de comprendre ce qui nous conduit là. Ils veulent nous sortir de l’anonymat. Que s’est-il passé ? Nous étions onze, et aucun de nous ne se souvient plus très bien. Quelqu’un a dû éditer, agencer, mixer ces enregistrements. Ce doit être nous. Ce qui est sûr c’est que notre “entretien” est devenu vivant et maintenant nous questionne.

Ainsi est née cette “pièce de radio” : quatre jours, vingt-deux oreilles, vingt-deux mains, cinq ordinateurs, deux salles de classe, une voiture, une batterie de microphones, un studio de radio. Nous avons dû être par moment somnambules. Mais le reste du temps quand nous étions éveillés. Qu’avons-nous fait ?

Nous avons déconstruit la situation d’entretien. Parlé de ce que les allemands appellent l’O-ton (le son Original) : un “enregistrement unique et donc un événement acoustique non-reproductible” (“ein einmaliges und daher nicht reproduzierbares, aufgezeichnetes akustisches Ereignis”). Evoqué la façon de produire des O-tons. Lancé une chasse aux O-tons, que nous avons triés par goût, parfum, couleur. Nous nous sommes demandés ce qui est pertinent et ce qui ne l’est pas dans les O-tons. Avons écouté des pièces de Hemann Bohlen, Antje Vowicnckel, Gregory Whitehead, Aline Penitot, Adeline Debatisse, Alessandro Bosetti. Nous avons réfléchi aux questions posées par un psychanalyste, un policier, un journaliste, un enfant curieux. Nous avons démonté des pièces de radio et des interviews. Nous avons appris à parler de choses sans en parler. Nous avons entrepris l’inventaire des dispositifs d’engendrement de la parole et avons compris que “les questions” ne sont qu’un dispositif parmi beaucoup d’autres. Nous avons dessiné des diagrammes idiots au tableau. Nous avons ri. Nous nous sommes ennuyés parfois. Nous avons agit poétiquement, sans ressentir le besoin de tout clarifier. Nous avons enregistré, découpé les phrases, détaché les mots, re-assemblé, mixé et écouté le tout. Bref, nous avons fait de la radio.

Alessandro Bosetti, 27 juillet 2014

 

 

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